
Ils voulurent savoir de lui l’ivresse de l’action, le grondement de son moteur et qu’il ne nous suffisait plus, pour être heureux, de tailler comme eux des rosiers, le soir. C’était son tour d’expliquer Lucrèce ou l’Ecclésiaste et de conseiller. Bernis leur enseignait, à temps encore, ce qu’il faut emporter de vivres et d’eau pour ne pas mourir, perdu en panne dans le désert. Bernis en hâte leur jetait les derniers conseils: les secrets qui sauvent le pilote des Maures, les réflexes qui sauvent le pilote du feu. Et voici qu’ils hochaient la tête, encore inquiets, déjà rassurés et fiers aussi d’avoir lâché par le monde ces forces neuves. Ces héros qu’ils célébraient depuis toujours, ils les touchaient enfin du doigt et, les ayant enfin connus, pouvaient mourir. Ils parlèrent de Jules César, enfant.
Mais, de peur de les attrister, nous leur dîmes les déceptions et le goût amer du repos après l’action inutile. Et, comme le plus vieux rêvait, ce qui nous fit mal, combien la seule vérité est peut-être la paix des livres. Mais les professeurs le savaient déjà. Leur expérience était cruelle puisqu’ils enseignaient l’histoire aux hommes.
«Pourquoi êtes-vous revenus au pays?» Bernis ne leur répondait pas, mais les vieux professeurs connaissaient les âmes et, clignant de l’œil, pensaient à l’amour…
IV
La terre, de là-haut, paraissait nue et morte; l’avion descend: elle s’habille. Les bois de nouveau la capitonnent, les vallées, les coteaux impriment en elle une houle: elle respire. Une montagne qu’il survole, poitrine de géant couché, se gonfle presque jusqu’à lui.
Maintenant proche, comme le torrent sous un pont, le cours des choses s’accélère. C’est la débâcle de ce monde uni. Arbres, maisons, villages se séparent d’un horizon lisse, sont emportés derrière lui à la dérive.
