
Celui qu'on entendait le plus, c'était le type à la cravate, Lucien. Ses éclats de voix portaient loin, et il semblait s'amuser à se commenter à voix forte et à donner toutes sortes de consignes peu suivies par les deux autres. Elle avait essayé d'en parler à Pierre, mais il ne s'était pas plus intéressé aux voisins qu'à l'arbre. Tant que les voisins ne faisaient pas de bruit dans la baraque pourrie, c'était tout ce qu'il avait à en dire. D'accord, Pierre était pris par ses affaires sociales. D'accord, il voyait passer tous les jours des piles de dossiers terribles sur des filles mères sous les ponts, des foutus dehors, des douze ans sans famille, des vieux haletant dans des ^mansardes, et il compilait tout ça pour le secrétaire d'État. Et Pierre était vraiment le type à faire consciencieusement son boulot. Même si Sophia détestait la façon dont il parlait parfois de «ses» déshérités, qu'il avait rangés par types et sous-types comme il avait rangé les admirateurs. Où Pierre l'aurait-il rangée, elle, quand à douze ans elle proposait des mouchoirs brodés aux touristes de Delphes? Déshéritée quoi? Enfin, d'accord. On pouvait comprendre qu'avec tout ça sur les bras, il se foute d'un arbre ou de quatre nouveaux voisins. Mais tout de même. Pourquoi ne jamais en parler? Juste une minute?
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Marc ne leva même pas la tête en entendant la voix de Lucien qui, de son promontoire du troisième étage, lançait un ordre d'alerte générale ou quelque chose du même genre. Tout compte fait, Marc s'accommodait plus ou moins de l'historien de la Grande Guerre qui, d'une part, avait abattu une niasse considérable de travail dans la baraque, et d'autre part était capable de périodes de silence studieux extrêmement longues.
