Glacé, j'avançais dans une France qui osait la lucidité plus lentement que moi ; comme si elle ne s'était toujours pas départie de sa capacité à regarder ailleurs ; trait national s'il en est qui, pendant quatre ans, fit de nous des collabos fiables. Depuis 1986 - année de mon baptême littéraire, - il ne s'est pas trouvé un journaliste à Paris pour me demander comment je supportais que l'homme dont je tiens mon patronyme ait été, le jour même de la rafle du Vél d'Hiv, juché au sommet de la machine collaborationniste. En somme aussi influent qu'un René Bousquet, plus décisif qu'un Paul Touvier et infiniment plus central qu'un Maurice Papon. M'aurait-on insulté sur les ondes que j'en aurais été soulagé.

Les choses auraient alors retrouvé une forme de cours normal.

Et j'aurais eu moins froid.

Comment mes enfants auraient-il pu savoir que je n'ai jamais, durant toutes ces années, cessé de compulser, avec une discrétion maladive, des ouvrages de psychologie sociale sur les exécuteurs nazis ? Avec un certain goût du ressassement. Au point que je crois bien être devenu un expert en psychisme d'exterminateur. Je publiais Fanfan ou Le Zèbre, mais je couchais déjà avec Himmler[6]. J'écrivais des romans d'amour et la Shoah restait mon horizon. On m'imaginait flirtant avec des lectures roses quand j'engloutissais des bibliothèques à croix gammée avec l'obsession de percer les mécanismes de l'absence de culpabilité des élites nazies ; afin de comprendre, par analogie, ce qui avait bien pu protéger l'âme du Nain Jaune. Estomaqué par l'absence d'insomnies de mon aïeul, je décryptais sans fin la quiétude morale des membres des Einsatz-gruppen (unités exterminatrices qui liquidèrent à l'Est, par balles, un bon million de Juifs) qui se lit dans les minutes de leurs procès ; avec le fol espoir de saisir comment un exécutant - doté d'un cortex similaire à celui du Nain Jaune, même s'il flottait dans un autre sirop culturel - peut fréquenter l'horreur en toute bonne conscience. Et même en tirer motif de fierté.



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