Ostvan attendit donc seul, maisil laissa son verre de côté. Les heures passèrent et ses penséess’assombrirent. Finalement s’élevèrent dans le silence les cris d’un nouveau-némêlés à ceux de l’accouchée, et Ostvan entendit les lamentations et les pleursdes femmes. Il se leva à grand-peine, comme si chaque mouvement le faisaitsouffrir. Il décrocha l’épée du mur et la posa sur la table. Puis il attendit,debout, patiemment résigné, jusqu’à ce que la sage-femme sorte de la chambre,le nouveau-né dans les bras.

« C’est un garçon, dit-elle,impassible. Allez-vous le tuer, maître ? »

Ostvan contempla le visage roseet fripé de l’enfant.

« Non, dit-il. Il vivra. Jeveux qu’il s’appelle Ostvan, tout comme moi. Je lui apprendrai l’art de tisserdes tapis de cheveux, et, si je ne devais pas vivre assez longtemps, un autrese chargera de parfaire son éducation. Ramène-le auprès de sa mère etrépète-lui ce que je viens de te dire.

— Oui, maître »,répondit la sage-femme en sortant avec l’enfant.

Alors Ostvan s’empara de l’épéesur la table, monta l’escalier qui menait aux chambres et tua son fils Abron.

CHAPITRE II

LES MARCHANDS

YAHANNOCHIA s’apprêtait pour la venue annuelle du marchandde tapis en cheveux. C’était comme un réveil pour la ville qui, sitôt cetévénement passé, retomberait pour le reste de l’année dans sa torpeur, unetorpeur accrue par un soleil de plomb.

Tout d’abord apparurent desguirlandes accrochées çà et là aux toitures basses, ainsi que de maigres gerbesde fleurs qui tentaient tant bien que mal de cacher la misère des murs tachéspar les années. De jour en jour s’accrut le nombre des fanions de couleursvives flottant au vent, un vent qui n’était pas tombé et continuait de balayer



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