
– Tu ne me demandes rien moins que le secret de l’art: cherche-le dans le sein de Dieu, car aucun artiste ne pourra te le révéler. Il ne le sait pas lui-même et ne pourrait rendre compte des causes de son inspiration ou de son impuissance. Comment faut-il s’y prendre pour exprimer le beau, le simple et le vrai? Est-ce que je le sais? Et qui pourrait nous l’apprendre? les plus grands artistes ne le pourraient pas non plus, parce que s’ils cherchaient à le faire ils cesseraient d’être artistes, ils deviendraient critiques; et la critique…!
«Et la critique, reprit mon ami, tourne depuis des siècles autour du mystère sans y rien comprendre. Mais pardonne-moi, ce n’est pas là précisément ce que je demandais. Je suis plus sauvage que cela dans ce moment-ci; je révoque en doute la puissance de l’art. Je la méprise, je l’anéantis, je prétends que l’art n’est pas né, qu’il n’existe pas, ou bien que, s’il a vécu, son temps est fait. Il est usé, il n’a plus de formes, il n’a plus de souffle, il n’a plus de moyens pour chanter la beauté du vrai. La nature est une œuvre d’art, mais Dieu est le seul artiste qui existe, et l’homme n’est qu’un arrangeur de mauvais goût. La nature est belle, le sentiment s’exhale de tous ses pores; l’amour, la jeunesse, la beauté y sont impérissables. Mais l’homme n’a pour les sentir et les exprimer que des moyens absurdes et des facultés misérables. Il vaudrait mieux qu’il ne s’en mêlât pas, qu’il fût muet et se renfermât dans la contemplation. Voyons, qu’en dis-tu?
– Cela me va, et je ne demanderais pas mieux, répondis-je.
