On délibéra donc, mais comment parvenir à faire traduire cette harangue, on avait beau délibérer, on n’en trouvait pas le moyen. Se pouvait-il que dans une société de marchands de thon accidentellement vêtus d’une jaquette noire, dont pas un seul ne sait seulement le français, il se rencontrât un confrère qui parlât le persan? La harangue était pourtant faite; trois avocats célèbres l’avaient travaillée six semaines; enfin on découvrit, soit dans le troupeau, soit dans la ville, un matelot qui avait été longtemps dans le Levant et qui parlait persan presque aussi bien que son patois. On l’instruit, il accepte 1e rôle, il apprend la harangue et la traduit avec facilité; le jour venu, on le revêt d’une vieille casaque de premier président, on lui prête la plus ample perruque du parquet, et suivi de toute la bande magistrale, il s’avance vers l’ambassadeur. On était convenu mutuellement de ses rôles, et le harangueur avait surtout bien recommandé à ceux qui le suivaient de ne le jamais perdre de vue et de faire absolument tout ce qu’on lui verrait faire. L’ambassadeur s’arrête au milieu du cours où il était arrangé que l’on le rencontrerait; le matelot s’incline et peu accoutumé à avoir une si belle perruque sur le crâne, de la courbette, il fait voler la tignasse aux pieds de Son Excellence; MM. les magistrats, qui avaient promis d’imiter, mettent à l’instant leur perruque bas et courbent avec bassesse vers le Persan leurs crânes pelés et peut-être même un peu galeux; le matelot, sans s’étonner, ramasse ses cheveux, se recoiffe, et entonne le compliment; il s’exprimait si bien, que l’ambassadeur le crut de son pays; cette idée le mit en colère.


– Malheureux, s’écria-t-il, en portant la main sur son sabre, tu ne parlerais pas ainsi ma langue si tu n’étais un renégat de Mahomet; il faut que je te punisse de ta faute, il faut que tu la payes aussitôt de ta tête.



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