
– Mystérieuse, mais pas alimentaire. D'après Elzenveiverplatz (l'obèse articulait ce patronyme avec délices), il faudrait y voir un accident génétique, programmé avant la naissance. J'ai donc eu raison de manger n'importe quoi.
– Vous seriez né condamné?
– Oui, monsieur, comme un vrai héros tragique. Qu'on vienne encore me parler de la liberté humaine.
– Quand même, vous avez bénéficié d'un sursis de quatre-vingt-trois ans.
– D'un sursis, exactement.
– Vous ne nierez pas que vous avez été libre, pendant ces quatre-vingt-trois années? Par exemple, vous auriez pu ne pas écrire…
– Est-ce que, par hasard, vous me reprocheriez d'avoir écrit?
– Ce n'est pas ce que je voulais dire.
– Ah. Dommage, j'allais commencer à vous estimer.
– Vous ne regrettez tout de même pas d'avoir écrit?
– Regretter? Je suis incapable de regretter. Vous voulez un caramel?
– Non, merci.
– Le romancier enfourna un caramel et le mâcha bruyamment.
– Monsieur Tach, avez-vous peur de mourir?
– Pas du tout. La mort ne doit pas être un grand changement. En revanche, j'ai peur d'avoir mal. Je me suis procuré des stocks de morphine que je pourrai m'injecter tout seul. Moyennant quoi, je n'ai pas peur.
– Croyez-vous à une vie après la mort?
– Non.
– Alors, vous croyez que la mort est un anéantissement?
– Comment pourrait-on anéantir ce qui est déjà anéanti?
– C'est une réponse terrible, ça.
– Ce n'est pas une réponse.
– Je comprends.
– Je vous admire.
– Enfin, je voulais dire que… (le journaliste essaya d'inventer ce qu'il avait voulu dire, feignant d'avoir été gêné par quelque problème de formulation) un romancier est une personne qui pose des questions et non qui y répond.
Silence de mort.
– Enfin, ce n'est pas exactement ce que je voulais dire…
– Non? Dommage. Je pensais justement que c'était bien.
