
Gérard nous avait quittés; nous pensâmes qu’il préférait revoir seul ces lieux dont il avait connu les hôtes, et nous continuâmes sans lui notre visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la désolation des chambres nues: dans l’une d’elles une branche de bois pendait encore au mur, retenue à une sorte d’agrafe par une faveur décolorée; il me parut qu’elle balançait faiblement au bout de son lien, et je me persuadai que Gérard en passant venait d’en détacher une ramille.
Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d’un corridor par laquelle on avait ramené vers l’intérieur une corde tombant du dehors; c’était la corde d’une cloche, et je l’allais tirer doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gérard; son geste, au contraire d’arrêter le mien, l’amplifia: soudain retentit un glas rauque, si proche de nous, si brutal, qu’il nous fit péniblement tressaillir; puis lorsqu’il semblait déjà que se fût refermé le silence, deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m’étais retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient.
– Allons-nous en, fit-il. J’ai besoin de respirer un autre air.
Sitôt dehors il s’excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait quelqu’un dans les environs, dont il voulait aller prendre des nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu’il serait indiscret de le suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi, à La R. où Gérard nous rejoignit dans la soirée.
– Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle qu’on voit qui vous tient au cœur.
Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées.
– Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le découvrir, ou le reconstituer, qu’en dépouillant chaque événement de l’attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère…
