Versailles, majestueux et froid, avec ses grands arbres, dont la plupart commençaient à sécher et à périr de vieillesse, pénétra Gilbert de ce sentiment de religieuse tristesse dont nul esprit bien organisé ne peut se défendre en présence des grands ouvrages élevés par la persévérance humaine, ou créés par la puissance de la nature.


Il résulta de cette impression inusitée chez Gilbert, et contre laquelle son orgueil inné se raidissait en vain, que pendant les premiers instants la surprise et l’admiration le rendirent silencieux et souple. Le sentiment de sa misère et de son infériorité l’écrasait. Il se trouvait bien pauvrement vêtu près de ces seigneurs chamarrés d’or et de cordons, bien petit près des Suisses, bien chancelant quand, avec ses gros souliers ferrés, il lui fallut marcher sur les parquets de mosaïque et sur les marbres poncés et cirés des galeries.


Alors il sentit que le secours de sa protectrice lui était indispensable pour faire de lui quelque chose. Il se rapprocha d’elle pour que les gardes vissent bien qu’il venait avec elle. Mais ce fut ce besoin même qu’il avait eu de Chon qu’avec la réflexion, qui lui revint bientôt, il ne put lui pardonner.


Nous savons déjà, car nous l’avons vu dans la première partie de cet ouvrage, que madame du Barry habitait à Versailles un bel appartement autrefois habité par Madame Adélaïde. L’or, le marbre, les parfums, les tapis, les dentelles enivrèrent d’abord Gilbert, nature sensuelle par instinct, esprit philosophique par volonté; et ce ne fut que lorsqu’il y était déjà depuis longtemps, qu’enivré d’abord par la réflexion de tant de merveilles qui avaient ébloui son intelligence, il s’aperçut enfin qu’il était dans une petite mansarde tendue de serge, qu’on lui avait servi un bouillon, un reste de gigot et un pot de crème, et que le valet, en les lui servant, lui avait dit d’un ton de maître:



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