Gilbert prit sa résolution et s’approcha tout à fait. Mais il ouvrit d’abord la bouche et la referma sans avoir proféré une parole. Sa résolution chancelait; il lui sembla qu’il demandait une aumône, et non qu’il réclamait un droit.


Le vieillard remarqua cette timidité; elle parut le mettre à son aise lui même.


– Vous voulez me parler, mon ami? dit-il en souriant et en posant son pain sur l’arbre.


– Oui, monsieur, répondit Gilbert.


– Que désirez-vous?


– Monsieur, je vois que vous jetez votre pain aux oiseaux, comme s’il n’était pas dit que Dieu les nourrit.


– Il les nourrit sans doute, jeune homme, répondit l’étranger; mais la main des hommes est un des moyens qu’il emploie pour parvenir à ce but. Si c’est un reproche que vous m’adressez, vous avez tort, car jamais, dans un bois désert ou dans une rue peuplée, le pain que l’on jette n’est perdu. Là, les oiseaux l’emportent; ici, les pauvres le ramassent.


– Eh bien! monsieur, dit Gilbert singulièrement ému de la voix pénétrante et douce du vieillard, bien que nous soyons ici dans un bois, je connais un homme qui disputerait votre pain aux petits oiseaux.


– Serait-ce vous, mon ami? s’écria le vieillard, et par hasard auriez-vous faim?


– Grand-faim, monsieur, je vous le jure, et si vous le permettez…


Le vieillard saisit aussitôt le pain avec une compassion empressée. Puis, réfléchissant tout à coup, il regarda Gilbert de son œil à la fois si vif et si profond.


Gilbert, en effet, ne ressemblait pas tellement à un affamé que la réflexion ne fût permise; son habit était propre et cependant en quelques endroits maculé par le contact de la terre. Son linge était blanc, car à Versailles, la veille, il avait tiré une chemise de son paquet, et cependant cette chemise était fripée par l’humidité; il était donc visible que Gilbert avait passé la nuit dans le bois.



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