Les saisons de l’Athabaska faisaient preuve à l’époque d’une inébranlable ponctualité. Nous avions des étés longs et chauds, décembre apportait neige et gels soudains, et le dégel de la rivière Pine s’achevait en général avant le 1er mars. Par comparaison, l’automne et le printemps n’avaient qu’un simple rôle de sentinelles. Cette journée-là pouvait être la meilleure que nous donnerait l’automne, avec un air vif mais sans froideur et pas un nuage pour faire obstacle à la longue lumière du soleil. Nous aurions pu passer cette journée sous la férule de Sam Godwin à lire des chapitres de l’Histoire officielle de l’Union ou du livre d’Otis, La Guerre et comment nous la menons. Sam savait toutefois se montrer indulgent dans son rôle de précepteur et la clémence du temps avait conduit à envisager une excursion, aussi avions-nous sorti des chevaux des écuries où travaillait mon père, et quitté la Propriété avec du pain noir et du jambon salé dans nos sacoches pour le déjeuner.

Nous nous sommes d’abord dirigés vers le sud par la route du Fil, qui nous a éloignés des collines et du village. Julian et moi ouvrions la marche, Sam suivait, son fusil Pittsburgh dans sa selle, prêt à servir. Il ne semblait y avoir ni danger ni menace, mais Sam Godwin estimait nécessaire de toujours se tenir prêt : s’il avait un credo, c’était ÊTRE PRÊT, ainsi que TIRER LE PREMIER et sans doute aussi AU DIABLE LES CONSÉQUENCES. Sam, qui approchait les cinquante hivers, arborait une épaisse barbe brune striée de poils blancs rêches et portait ce qui restait présentable de son uniforme brun et vert de l’armée des Deux Californies. Il était presque un père pour Julian, dont le véritable père s’était balancé au bout d’une corde quelques années auparavant. Ces derniers temps, il se montrait plus vigilant que jamais, pour des raisons qu’il n’avait pas évoquées, du moins pas avec moi.



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