
— Non, mon gars, décide Béru, tant qu'à faire de s'occuper de son prochain, faut pas mesquiner !
— C'est-à-dire ?
Il saute de son lit, va jusqu'à la porte, coule un œil torve dans le couloir et revient à sa couche dont il soulève le matelas.
— Je m'étais pas annoncé ici sans ma trousse à pharmacie, déclare le Mastar en brandissant une bouteille de juliénas.
— Pas du vin tout de même, proteste-je en versant subrepticement la drogue du Vieux dans un verre.
Mais je m'aperçois que le liquide est vert et qu'il dégage une odeur plutôt infecte. Je sais bien que le « patient » n'est guère en état de s'en formaliser, pourtant du vin constituerait un véhicule plus discret pour lui administrer la potion magique. Je masque de la main le fond du godet et je présente celui-ci au goulot que Bérurier braque comme une mamelle généreuse.
— Très peu ! enjoins-je.
Il laisse tomber une facile rasade.
— Ce garçon a besoin de calories, mon pote !
Ayant dit, il s'octroie une lampée de pichetegorne et planque sa boutanche. Nanti du godet, je me penche sur Tabobo Hobibi.
— Soif, murmure-t-il encore.
Ses lèvres consumées par la fièvre s'ouvrent sur des dents couleur de vieil ivoire.
— Soulève-le pour qu'il puisse boire ! ordonné-je au Gravos.
Le Mastar obéit, mais au moment précis où je porte le verre aux lèvres du blessé, la formidable voix d'Attila nous fait sursauter !
— Qu'est-ce que vous foutez !
J'en perds mes moyens. Ah ! je ne suis pas fiérot, je vous jure ! Ce que je suis en train de faire correspond à unassassinat pur et simple, n'ayons pas la trouille des mots !
— Vous n'alliez tout de même pas donner du vin à ce malade ! tonne la sœur.
Béru récupère plus vite que moi parce qu'il ignore le côté machiavélique de l'opération.
— Qu'est-ce que vous allez vous figurer là, ma sister ? roucoule-t-il. On trinquait juste à sa santé, à cepauvre biquet !
