
Il s'abat sur la poitrine du pauvre ministre qui gémit de plus belle et dans son dialecte maternel. Il lui pleure dessus, Béru, avec abondance et frénésie. Il le mouille, le sale, le dilue.
— Mon pauvre négus, va ! On peut dire que t'agonises dans de tristes conditions ! Venir mourir entre les deux guenilles que nous sommes, comme le Jésus entre ses deux lardons, toi qu'es né sous les cocotiers, c'est pas de bol. Finir dans la terre glaise du Père Lachaise c'est mesquin quand on a eu des palais, des laitues, des éviers et des palétuviers plein son potager. Je te la dorloterai ta tombe, mon biquet. Je te le jure devant la sœur Attila des Anges. Un jardin japonais je t'y mettrai dessus, parole ! Avec des cactus et des petits ponts en porcelaine, mec !
— Il est en plein delirium ! décide la religieuse, et elle taille pour chercher du renfort.
Moi, je reste prostré sur mon plumard.
— Avec tout ça, t'as rien biberonné, mon pauv' loulou, lamente Béru. Bouge pas, tu vas lichetrogner un bon coup de rouquin, manière qu'on se quittasse en beauté.
Il retourne chercher sa boutanche, arrache le bouchon avec ses dents valides et place le goulot entre les lèvres exsangues de Tabobo Hobibi. Le blessé boit goulûment. Ainsi devait-il malmener le sein maternel à sa naissance. Il boit, il boit ! Il n'étanchera jamais sa terrible soif. Je devrais intervenir, je n'en ai pas le courage. Des trois, c'est sûrement moi le plus faible, le plus détruit.
