
Que faisais-je ? J’allais dans les rues, je restais dans les cafés, je lisais à la bibliothèque publique des ouvrages de sciences et d’histoire, je faisais tout ce que peut faire un homme seul, en ville, qui néglige de rentrer chez lui. Et le plus souvent, rien.
Je n’ai pas de souvenirs de cet hiver, rien d’organisé, rien à raconter, mais quand j’entends sur France Info l’indicatif du journal express, je plonge dans un tel état de mélancolie que je réalise que je n’ai dû faire que ça : attendre les nouvelles du monde à la radio, qui venaient tous les quarts d’heure comme autant de coups d’une grosse horloge, horloge de mon cœur qui battait alors si lentement, horloge du monde qui allait sans hésiter vers le pire.
Il y eut un remaniement à la direction de ma boîte. Celui qui me dirigeait ne pensait qu’à une chose : partir ; il y parvint. Il trouva autre chose, laissa sa place, et un autre vint, qui avait l’intention de rester, et il mit de l’ordre.
La compétence douteuse et le désir de fuite du précédent m’avaient protégé ; je fus perdu par l’ambition et l’usage de l’informatique de celui qui vint. Le fourbe qui partait ne m’avait jamais rien dit mais il avait tout noté de mes absences. Sur des fiches il relevait les présences, les retards, le rendement ; tout ce qui pouvait être mesurable, il l’avait gardé. Cela l’occupait pendant qu’il pensait à fuir, mais il n’en disait rien. Cet obsessionnel laissa son fichier ; l’ambitieux qui vint était formé comme un tueur de coûts. Toute information pouvait servir ; il s’empara des archives, et il me mit à pied.
Le logiciel Evaluaxe représenta ma contribution à l’entreprise par des courbes. La plupart stagnaient au ras des abscisses. Une — en rouge — s’élevait, montait en dents de scie depuis les préparatifs de la guerre du Golfe et se maintenait bien en l’air. Plus bas, l’horizontale en pointillés de même couleur marquait la norme.
