
Pour obéir à cet ordre qu’on leur donna ils construisirent une machine de mort, un hachoir où ils passèrent les Arabes d’Alger. Ils peignirent des chiffres sur les maisons, ils firent de chaque homme une fiche, qu’ils épinglèrent au mur ; ils reconstituèrent l’arbre caché dans la Casbah. Ils traitaient l’information. Ce qui restait de l’homme ensuite, carton froissé taché de sang, ils le faisaient disparaître, car on ne laisse pas traîner ça.
Paul Teitgen était secrétaire général de la police, à la préfecture du département d’Alger. Il fut l’adjoint civil du général des parachutistes. Il fut l’ombre muette, on lui demandait juste d’acquiescer. Même pas d’acquiescer : on lui demandait juste rien. Mais lui, demanda.
Il obtint, Paul Teitgen — et ceci lui vaudrait une statue —, que les parachutistes signent avec lui, pour chacun des hommes qu’ils arrêtaient, une assignation à résidence. Il dut en user, des stylos ! Il signa toutes les assignations que lui présentaient les parachutistes, une grosse liasse chaque jour, il les signait toutes et toutes signifiaient mise au trou, interrogatoire, mise à la disposition de l’armée pour ces questions, toujours les mêmes, posées avec trop de force pour que toujours on survive.
Il les signait, en gardait copie, chacune portait un nom. Un colonel venait lui faire ses comptes. Quand il avait détaillé les relâchés, les internés, les évadés, Paul Teitgen pointait la différence entre ces chiffres-là et la liste nominative qu’il consultait en même temps. « Et ceux-là ? » disait-il, et il pouvait donner un nombre, et des noms ; et le colonel qui n’aimait pas ça lui répondait chaque jour en haussant les épaules : « Eh bien ceux-là, ils ont disparu, voilà tout. » Et il levait la réunion.
