Ces images-là sont banales, on les voit toujours aux télévisions américaine et anglaise, mais ce fut la première fois en 1991 que l’on vit en France des soldats partir serrant contre eux leur femme et leurs enfantelets ; la première fois depuis 1914 que l’on montrait des militaires français comme des gens dont on pouvait partager la peine, et qui pourraient nous manquer.

Le monde tourna brusquement d’un cran, je sursautai.

Je me redressai, je sortis de la couette davantage que mon nez. Je sortis ma bouche, mes épaules, mon torse. Il fallait que je m’assoie, il me fallait bien voir car j’assistais sur la chaîne hertzienne — en dehors de l’entendement mais au vu de tous — à une réconciliation publique. Je remontai mes jambes, les entourai de mes bras et, le menton posé sur les genoux, je continuai de regarder cette scène fondatrice : le départ pour le Golfe des spahis de Valence ; et certains essuyaient une larme avant de monter dans leur camion repeint de couleur sable.

Au début de 1991 il ne se passait rien : on préparait la guerre du Golfe. Condamnées à la parole sans rien savoir, les chaînes de télévision pratiquaient le bavardage. Elles produisaient un flux d’images qui ne contenaient rien. On interrogeait des experts qui improvisaient des supputations. On diffusait des archives, celles qui restaient, celles qu’aucun service n’avait censurées, et cela finissait par des plans fixes de désert pendant que le commentaire citait des chiffres. On inventait. On romançait. On répétait les mêmes détails, on cherchait de nouveaux angles pour répéter la même chose sans que cela ne lasse. On radotait.

Je suivis tout ceci. J’assistai au flot d’images, je m’en laissai traverser ; j’en suivis les contours ; il s’écoulait au hasard mais en suivant la pente ; dans les débuts de 1991 j’étais disponible à tout, je m’absentais de la vie, je n’avais rien d’autre à faire qu’à voir et sentir.



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