
Gurgeh jeta un regard courroucé à la machine qui fendait la foule à sa suite en direction de la table de Quatre-Couleurs.
« Je me disais que ce gamin vous avait peut-être effrayé » fit le drone au moment où Gurgeh arrivait devant la table du jeune homme et prenait place dans le fauteuil de bois surchargé d’ornements que venait d’abandonner précipitamment son prédécesseur vaincu.
Le drone avait parlé assez fort pour que le « gamin » en question – un échevelé d’une trentaine d’années environ – l’entende. Une expression peinée se peignit sur ses traits.
Gurgeh sentit la tension monter autour de lui. Les champs-aura de Mawhrin-Skel se colorèrent de rouge et de brun mêlés ; plaisir amusé et déplaisir à la fois : signal contradictoire proche de l’insulte directe.
« Ne faites pas attention à cette machine, dit Gurgeh au jeune homme, qui le salua d’un signe de tête. Elle adore irriter le monde. (Il rapprocha son fauteuil de la table et rajusta sa vieille veste, dont la coupe était trop large et les manches trop flottantes pour le goût du jour.) Je suis Jernau Gurgeh. Et vous ?
« Stemli Fors, répondit le jeune homme en s’étranglant à moitié.
« Enchanté. Bon, quelle couleur choisissez-vous ?
« Euh… Le vert.
« Parfait (Gurgeh se carra dans son fauteuil, marqua une pause puis indiqua l’échiquier.) Eh bien, après vous. »
Le jeune Stemli Fors joua son premier coup. Gurgeh s’avança sur son siège pour jouer à son tour, et le drone Mawhrin-Skel s’installa sur son épaule en émettant un bourdonnement modulé. Gurgeh tapota du bout du doigt l’enveloppe métallique de l’engin, qui recula quelque peu puis s’immobilisa dans les airs. Jusqu’à la fin de la partie, il ne cessa d’imiter le petit bruit sec des pyramides pivotant sur la pointe lorsqu’elles se faisaient renverser. Gurgeh remercia le jeune joueur et se remit sur pied.
