
Le capitaine Renard ne dut sa redécouverte de l'île qu'à un naufrage. Sa goélette ayant été pulvérisée par un cyclone hargneux, il se retrouva seul rescapé sur l'une des plages de l'île, le 2 février 1874. Courageusement, il confectionna un radeau avec des troncs de pins colonnaires, ces grands résineux d'Océanie qui, de loin, ont une allure de colonne basaltique ; puis il se laissa dériver jusqu'à la Nouvelle-Calédonie, poussé par les alizés qui règnent sur la région. Mais il dissimula l'existence de l'île d'Hélène pendant onze ans. Cette terre du Pacifique était son secret, son pays intérieur où, dans ses songes, il projetait parfois de créer une nouvelle société, chère à son cœur.
Dix ans plus tard, le capitaine Renard quitta avec fracas la Société de géographie de Paris. Zola et d'autres gloires de cette époque le soutinrent à grands renforts de colonnes. Comme de nombreux officiers coloniaux, Renard père avait embrassé la cause de cette société afin d'y partager son goût pour une géographie comprise à l'époque comme synonyme d'exploration. D'abord navré puis révolté de voir se gâter d'autres civilisations au contact de la nôtre, il conçut le projet de fonder une société concurrente qui se défierait des poisons de la colonisation ordinaire. Il entendait mettre ses talents au service d'une colonisation qui ne transporterait pas outre-mer les vices des Blancs, leur inaptitude au bonheur, la culpabilité qui les mine et toutes ces fausses valeurs qu'il regardait comme les ferments de l'hystérie morbide dans laquelle nous baignons encore. Auguste Renard espérait corriger ailleurs les travers de notre monde, purger les nouvelles sociétés qui se créaient en Océanie et en Afrique de la phénoménale agressivité des Européens, toujours plus grippe-sous, en proie à une perpétuelle fringale de pouvoir, incapables de pratiquer cet amour quotidien dont parlent les Evangiles.
