
Dans cet univers protégé des croyances malignes des droitiers, la réussite se mesurait à la capacité d'aimer. Explorer toutes les facettes et tous les pièges du cœur humain était la grande, l'unique affaire de ce petit peuple de Gauchers ; tout concourait à l'exercice de cette passion, sans que rien fût jamais fixé définitivement. À en croire la liasse de documents légués par lady Brakesbury, cette terre australe était bien l'endroit du monde où l'on trouvait les rapports les plus tendres entre les hommes et les femmes.
L'expression que les Gauchers employaient à l'époque pour désigner ceux qui vivaient au-delà de la ligne d'horizon - le reste de l'humanité - est d'ailleurs significative : les Mal-Aimés. Par-delà le vaste océan Pacifique se trouvait selon eux le monde sans féerie des droitiers, là où vivaient les peuples qui subissent la lente détérioration de leurs amours.
La dernière page lue, lord Cigogne repensa à la mort d'Harold, son grand singe qui n'avait pas supporté la société des hommes, si vide de sens, si rongée par cette violence ordinaire faite de méfiance et de jugements que chacun se croit autorisé à porter sur les autres ; et soudain, il comprit l'insondable désespoir de son chimpanzé morose. L'existence de droitier qu'il avait lui-même menée depuis sa sortie de la bibliothèque Blick lui sembla vaine, absurde. Son métier, le commerce mondain qui allait avec sa position d'aristocrate londonien, mille occupations artificielles avaient pris le pas sur sa vie amoureuse, l'avaient éloigné des seules interrogations qui comptent, celles qui touchent aux maladies qui minent les amours les plus fringantes. En s'accordant avec le monde des Mal-Aimés, il s'était enlisé dans un quotidien accaparé par ces prétendues activités inévitables, en oubliant de distinguer l'essentiel de l'ivraie.
