
— C’est un mauvais endroit pour camper, ajouta Archie.
— Avec de sales flics, dit Deacon. C’est ça, ici. Tu comprends, L’Os ? Ce soir.
— Oui, Deacon », dit L’Os à haute voix. Mais il remarqua que le soleil commençait déjà à descendre et que les deux hommes n’avaient pas l’air de rassembler leurs affaires pour autant. Continuer, pensa-t-il, oui, ce serait bien.
En lui s’agitaient d’étranges émotions.
Cette nuit-là, pour la première fois, la sensation se fit si forte en lui qu’il se demanda si elle n’allait pas le rendre fou.
Il s’éveilla après que Deacon, Archie et le reste des vagabonds du modeste campement s’étaient endormis. Plus aucun feu ne brûlait et les poêles pendaient aux cornouillers comme des décorations de Noël. Il faisait noir, et le froid était revenu.
L’Os s’assit en frissonnant. Il ne savait pas trop ce qui l’avait tiré du sommeil. Il contempla les constellations anonymes et inconnues. Cette sensation, pensa-t-il. Mais peut-être s’agissait-il juste de la faim. L’Os était grand, et la nourriture offerte par Deacon et Archie n’avait fait qu’éveiller son énorme appétit.
Il se leva, enjamba avec précaution Deacon recroquevillé dans une couverture mangée aux mites, puis repartit rapidement et en silence le long de la voie ferrée. Il y avait un croissant de lune et L’Os jouissait d’une excellente vision nocturne. Les rangées de laitues pommées s’étiraient pour converger à perte de vue, formant un horizon plein de nourriture. Il escalada une clôture en barbelés, s’abîmant la paume des mains, et retomba de l’autre côté. Les salades étaient toutes des jeunes pousses, mais L’Os s’en fichait : il se remplit la bouche de végétaux, recommença encore et encore jusqu’à ce que sa fringale cède enfin du terrain.
