
Et les espions du lieutenant général de police qui surveillaient cette sorcière rapportèrent qu'en ripaillant chez une femme Vigoureux, elle aussi devineresse, la Bosse avait déclaré de sa voix éraillée de poissarde :
– Quel beau métier, quelle clientèle ! Je ne vois chez moi que duchesses, marquises, princes et seigneurs ! Encore trois empoisonnements et je me retire fortune faite !
Il m'a semblé que la main de Nicolas Gabriel de La Reynie tremblait lorsqu'il écrivit que « la Bosse avait relation sur le fait de poison avec la demoiselle La Grange ». Lorsqu'il rappela que la marquise de Brinvilliers, comme la demoiselle La Grange, et comme la Bosse, avaient évoqué les « gens de condition » qui faisaient commerce de poisons, ou bien parlé du crime de lèse-majesté, ou mentionné les duchesses, marquises, princes et seigneurs qui rendaient visite aux devineresses et aux faiseurs de drogues. Et lorsqu'il avait conclu qu'il y avait bien en effet, entre des criminelles, le chevalier Louis de Vanens et le banquier Cadelan, des liens – peut-être ceux d'un complot visant la personne du Roi.
En outre, La Reynie apprend que la demoiselle La Grange, en compagnie de la devineresse la Bosse, est allée fouiller, peu après l'emprisonnement de Fouquet, la propriété de l'un des financiers qui soutenaient le surintendant.
Là, le financier était censé avoir enfoui une partie de sa fortune pour la dissimuler aux agents du Roi et de Colbert chargés de la lui confisquer.
Les deux femmes étaient revenues bredouilles.
Mais leur initiative montrait que La Grange n'était pas seulement une criminelle commune, mais un maillon de cette toile d'empoisonneurs, de faux-monnayeurs, d'alchimistes vendant leurs services aux Grands qui entendaient venger Fouquet, empoisonner le duc de Savoie et, pis encore, tuer Sa Majesté le roi de France.
Le 4 janvier 1679, La Reynie fit arrêter la femme Bosse. On s'empara d'elle alors qu'elle était couchée côte à côte avec ses deux fils et sa fille dans le seul lit de leur logis, rue du Grand-Huleu.
