
Le lendemain soir, je m’endormis presque au moment même où Mr Million nous envoya nous coucher, ne gardant ma lucidité que suffisamment longtemps pour me féliciter de le faire. Je me réveillai quand le serviteur voûté entra dans le dortoir, mais ce fut David et pas moi qu’il secoua pour le tirer du lit. Je feignis de dormir (car il m’était venu à l’idée, et cela me semblait raisonnable à l’époque, que s’il s’avisait que je ne dormais pas, il nous ferait lever tous les deux) et j’épiai mon frère qui s’habillait et essayait de mettre un semblant d’ordre dans la masse embrouillée de ses cheveux blonds. Je dormais profondément quand il rentra, et je n’eus pas l’occasion de l’interroger jusqu’à ce que Mr Million nous laisse seuls, comme il arrivait fréquemment, devant notre petit-déjeuner. Je lui avais raconté tout naturellement ma propre expérience, et tout ce qu’il avait à me dire c’était qu’il avait passé une soirée à peu près semblable à la mienne. Il avait vu les représentations holographiques, apparemment les mêmes que moi : les soldats de bois, le poney. Il avait été forcé de parler sans interruption, comme Mr Million nous l’avait si souvent demandé au cours de débats et d’interrogations orales. La seule chose qui différait de ma propre entrevue avec notre père, pour autant que je puisse l’établir, se révéla quand je lui demandai quel nom il lui avait donné.
Il me regarda sans comprendre, un morceau de toast à demi levé vers sa bouche.
Je redemandai : « Comment t’a-t-il appelé quand il te parlait ? »
« Il m’a appelé David. Comment veux-tu qu’il m’appelle ? »
Avec l’apparition de ces entretiens, le cours de mon existence se modifia.
