
L'ABBESSE.-Depuis quand est-il ainsi possédé?
ADRIANA.-Toute cette semaine il a été mélancolique, sombre et chagrin, bien, bien différent de ce qu'il était naturellement: mais jusqu'à cette après-midi, sa fureur n'avait jamais éclaté dans cet excès de frénésie.
L'ABBESSE.-N'a-t-il point fait de grandes pertes par un naufrage? enterré quelque ami chéri? Ses yeux n'ont-ils pas égaré son coeur dans un amour illégitime? C'est un péché très-commun chez les jeunes gens qui donnent à leurs yeux la liberté de tout voir: lequel de ces accidents a-t-il éprouvé?
ADRIANA.-Aucun; si ce n'est peut-être le dernier. Je veux dire quelque amourette qui l'éloignait souvent de sa maison.
L'ABBESSE.-Vous auriez dû lui faire des remontrances.
ADRIANA.-Eh! je l'ai fait.
L'ABBESSE.-Mais pas assez fortes.
ADRIANA.-Aussi fortes que la pudeur me le permettait.
L'ABBESSE.-Peut-être en particulier.
ADRIANA.-Et en public aussi.
L'ABBESSE.-Oui, mais pas assez.
ADRIANA.-C'était le texte de tous nos entretiens: au lit, il ne pouvait pas dormir tant je lui en parlais. A table, il ne pouvait pas manger tant je lui en parlais. Étions-nous seuls, c'était le sujet de mes discours. En compagnie, mes regards le lui disaient souvent: je lui disais encore que c'était mal et honteux.
L'ABBESSE.-Et de là il est arrivé que cet homme est devenu fou: les clameurs envenimées d'une femme jalouse sont un poison plus mortel que la dent d'un chien enragé. Il parait que son sommeil était interrompu par vos querelles; voilà ce qui a rendu sa tête légère. Vous dites que les repas étaient assaisonnés de vos reproches; les repas troublés font les mauvaises digestions, d'où naissent le feu et le délire de la fièvre. Et qu'est-ce que la fièvre sinon un accès de folie! Vous dites que vos criailleries ont interrompu ses délassements; en privant l'homme d'une douce récréation, qu'arrive-t-il? la sombre et triste mélancolie qui tient de près au farouche et inconsolable désespoir; et à sa suite une troupe hideuse et empestée de pâles maladies, ennemies de l'existence. Être troublé dans ses repas, dans ses délassements, dans le sommeil qui conserve la vie, il y aurait de quoi rendre fous hommes et bêtes. La conséquence est donc que ce sont vos accès de jalousie qui ont privé votre mari de l'usage de sa raison.
