
ÆGÉON.-On ne pouvait m'imposer une tâche plus cruelle que de m'enjoindre de raconter des maux indicibles. Cependant, afin, que le monde sache que ma mort doit être attribuée à la nature et non à un crime honteux 1, je dirai tout ce que la douleur me permettra de dire.-Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme qui eût été heureuse sans moi, et par moi aussi sans notre mauvaise destinée. Je vivais content avec elle; notre fortune s'augmentait par les fructueux voyages que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de mon homme d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de grands biens à l'abandon, me força de m'arracher aux tendres embrassements de mon épouse. A peine six mois d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous le doux fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs pour me suivre, et arriva en sûreté aux lieux où j'étais. Bientôt après son arrivée elle devint l'heureuse mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a d'étrange, tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait les distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans la même hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un semblable fardeau, et mit au monde deux jumeaux mâles qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai ces deux enfants de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence, et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme, qui n'était pas peu fière de ces deux garçons, me pressait chaque jour de retourner dans notre patrie: j'y consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous embarquâmes.-Nous étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure avant que la mer, esclave soumise aux vents, nous eût menacés d'aucun accident tragique; mais nous ne conservâmes pas plus longtemps grande espérance. Le peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait qu'à montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une mort immédiate: pour moi, je
