
Dans chacune de ces rues silencieuses où le profil des maisons disparaissait sous l'averse à l'odeur de fumée, le nombre des militants avait été doublé. Kyo avait demandé qu'on le portât de 2.000 à 5.000, la direction militaire y était parvenue dans le mois. Mais ils ne possédaient pas deux cents fusils. (Et il y avait trois cents revolvers à crosse, sur ce
Shan-Tung qui dormait d'un œil au milieu du fleuve clapotant.) Kyo avait organisé cent quatre-vingt-douze groupes de combat de vingt-cinq hommes environ, dont les chefs seuls étaient armés... Il examina au passage un garage populaire plein de vieux camions transformés en autobus. Tous les garages étaient « notés ». La direction militaire avait constitué un état-major, l'assemblée du parti avait élu un comité central ; dès le début de l'insurrection, il faudrait les maintenir en contact avec les groupes de choc. Kyo avait créé un détachement de liaison de cent vingt cyclistes ; aux premiers coups de feu, huit groupes devaient occuper les garages, s'emparer des autos. Les chefs de ces groupes avaient déjà visité les garages. Chacun des autres chefs, depuis dix jours, étudiait le quartier où il devait combattre. Combien de visiteurs, aujourd'hui même, avaient pénétré dans les bâtiments principaux, demandé à voir un ami que nul n'y connaissait, causé, offert le thé, avant de s'en aller ? Combien d'ouvriers, malgré l'averse battante, réparaient les toits ? Toutes les positions de quelque valeur pour le combat de rues étaient reconnues ; les meilleures positions de tir, notées sur les plans, à la permanence des groupes de choc. Ce que Kyo savait de la vie souterraine de l'insurrection nourrissait ce qu'il en ignorait ; quelque chose qui le dépassait infiniment venait des grandes ailes déchiquetées de Tchapéï et de Pootung, couvertes d'usines et de misère, pour faire éclater les énormes ganglions du centre ; une invisible foule animait cette nuit de jugement dernier.