
– Vous ne savez pas le pourquoi?
– Non. Est-ce qu’il y a une raison?
– Oh! bien, écoutez. Vous saurez que ma grand-mère, il y a quelque soixante ans, alla à Paris et y fit fureur. On courait après elle pour voir la Vénus moscovite*
“Madame, dit-il, je pourrais facilement vous avancer l’argent qu’il vous faut; mais je sais que vous n’auriez de repos qu’après me l’avoir remboursé, et je ne veux pas que vous sortiez d’un embarras pour vous jeter dans un autre. Il y a un moyen de vous acquitter. Il faut que vous regagniez cet argent…
– Mais, mon cher comte, répondit ma grand-mère, je vous l’ai déjà dit, je n’ai plus une pistole…
– Vous n’en avez pas besoin, reprit Saint-Germain: écoutez-moi seulement.” Alors il lui apprit un secret que chacun de vous, j’en suis sûr, payerait fort cher.»
Tous les jeunes officiers étaient attentifs. Tomski s’arrêta pour allumer une pipe, avala une bouffée de tabac et continua de la sorte:
«Le soir même, ma grand-mère alla à Versailles au Jeu de la reine*. Le duc d’Orléans tenait la banque. Ma grand-mère lui débita une petite histoire pour s’excuser de n’avoir pas encore acquitté sa dette, puis elle s’assit et se mit à ponter. Elle prit trois cartes: la première gagna; elle doubla son enjeu sur la seconde, gagna encore, doubla sur la troisième; bref, elle s’acquitta glorieusement.
– Pur hasard! dit un des jeunes officiers.
– Quel conte! s’écria Hermann.
– C’était donc des cartes préparées? dit un troisième.
– Je ne le crois pas, répondit gravement Tomski.
– Comment! s’écria Naroumof, tu as une grand-mère qui sait trois cartes gagnantes, et tu n’as pas encore su te les faire indiquer?
– Ah! c’est là le diable! reprit Tomski. Elle avait quatre fils, dont mon père était un.
