
– C'est Stalingrad qui brûle. Si les Allemands traversent la Volga, la ville est fichue, on ne la tiendra pas.
Le sergent était assis sur une caisse à obus vide et tirait sur la dernière cigarette de sa vie. Une demi-heure plus tard, dans le vacarme et la bourrasque de poussière du combat, il pousserait un soupir et lentement s'affaisserait sur le côté, en portant la main à sa poitrine comme pour en arracher un petit éclat griffu.
Comment s'étaient-ils retrouvés avec leur pièce d'artillerie sur cette hauteur, entre ce bois clairsemé et une ravine pleine de ronces? Pourquoi les avait-on laissés tout seuls? Qui avait donné l'ordre d'occuper cette position? Quelqu'un même avait-il donné cet ordre?
La bataille avait duré si longtemps qu'ils s'y étaient installés. Ils avaient cessé de se sentir indépendants des lourds soubresauts de ce canon de 76, du sifflement des balles, des détonations. Ondulant comme des navires sur la steppe dévastée, les chars déferlaient. Derrière eux, dans des nuages de poussière, s'agitaient les ombres noires des soldats. La mitrailleuse crépitait, d'une petite tranchée sur la gauche. Après avoir avalé son obus, le canon le recrachait comme dans un «ouf» de soulagement. Six chars fumaient déjà. Les autres reculaient pour un temps, puis revenaient comme aimantés par la colline farcie de métal. Et de nouveau, dans une agitation fébrile, les muscles raidis, les artilleurs, totalement assourdis, se confondaient avec les spasmes forcenés du canon. Depuis longtemps, ils ne savaient plus combien ils étaient, piétinant même des morts en transportant les obus. Et ils apprenaient la mort d'un camarade seulement quand se brisait le rythme de leur dure besogne.
