
C'est ainsi qu'il avait gardé le souvenir de cette nuit de printemps. On travaillait dans l'obscurité, en éclairant le monument avec les seuls phares des voitures. Il tombait une petite pluie fine qui sentait les bourgeons amers de peuplier. La statue en fonte du Guide brillait comme du caoutchouc. La poulie de la grue commença à travailler: Staline se trouva suspendu en l'air, un peu de travers, se balançant lentement, fixant de son regard les gens qui s'agitaient sous lui. Et les ouvriers le tiraient déjà par les pieds vers la ridelle ouverte du Zis. Le chef d'équipe, près d'Ivan, poussa un grognement et dit à voix basse:
– Des fois, on était aplati en première ligne, tellement arrosés qu'on ne pouvait pas décoller la tête de la terre. Ça sifflait, ça crachait dru comme un arrosoir. Le commissaire politique saute sur ses jambes, avec son petit revolver, tu sais, comme ces pistolets de gosse, et à peine a-t-il crié: «Pour la Patrie, pour Staline, en avant!»… et ça nous arrachait, nom de Dieu! On sautait et on courait… Eh! les gars! Dirigez la tête vers le coin, sans ça il n'entrera pas. Avance, avance un peu…
On sentait dans l'air un souffle nouveau, quelque chose de pétillant et de joyeux. À Moscou, paraît-il, les passions se déchaînaient. Ça bouillonnait dans la cuisine des hautes sphères. Ivan prit même goût à la lecture des journaux qu'il ne regardait jamais auparavant. Autour d'eux tout se détendait, se rajeunissait. Dans les journaux défilaient sans cesse des Fidel Castro barbus et souriants, des dessins de Noirs aux énormes dents blanches rompant les chaînes du colonialisme, les gueules sympathiques de Belka et Strelka, les premiers chiens cosmonautes. Tout cela donnait du goût à la vie et faisait renaître des espoirs joyeux. À son volant, Ivan fredonnait souvent la chanson qu'on entendait partout:
