Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma kibitka, et je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à l’agonie et désire te dire adieu.» Frappé d’effroi, j’entre à sa suite dans la chambre à coucher. Je regarde; l’appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise, je me tourne vers ma mère: «Qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa bénédiction à ce paysan? – C’est la même chose, Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton père assis

En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me tenait par la main.


«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.


– Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.


– Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»


Je quittai la kibitka. Le bourane durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une loutchina



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