– Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch; qu’a-t-il besoin de ton touloup? il le boira, le chien, dans le premier cabaret.


– Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce d’une pelisse de son épaule

– Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison, et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon cœur. Qu’as-tu besoin d’un touloup de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes maudites grosses épaules.


– Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte vite le touloup.


– Oh! Seigneur mon Dieu! s’écria Savéliitch en gémissant. Un touloup en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»


Cependant le touloup fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer aussitôt. Le touloup, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma kibitka, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie je n’oublierai vos bontés.» Il s’en alla de son côté, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. J’oubliai bientôt le bourane, et le guide, et mon touloup en peau de lièvre.


Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse.



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