
Ils se saluèrent en silence et marchèrent côte à côte. Le cimetière, sous la neige, ressemblait à une clairière. La tombe, visiblement préparée durant la matinée, était peu profonde et déjà toute saupoudrée de flocons. Les pelletées de terre gelée que la femme jetait frappaient le bois du cercueil avec une sonorité très vivante. A la fin, Alexeï se pencha pour poser sur le monticule les dernières mottes de terre. Quand il se redressa, les arbres, la silhouette de la femme, les croix s'élancèrent dans une rapide courbe, volèrent vers le vide éteint du ciel. Il n'eut pas l'impression de tomber.
La conscience lui revint dans ce mouvement doux, fluide. Il vit la frange crénelée de la forêt qui défilait lentement à sa droite, puis, relevant légèrement la tête, observa, d'abord sans comprendre, ces deux jambes, ces grosses bottes de soldat qui glissaient sur la route gelée. Il devina que c'était lui-même, ce corps inanimé que la femme traînait sur sa luge. Les bottes glissaient tantôt sur le dos du talon, tantôt sur le côté. Les paupières mi-closes, il suivait cette traction un peu cahotante et sentait que rien ne lui appartenait, ni l'ombre transie qu'était ce corps, ni ce que ses yeux voyaient, ni ce qu'on voyait de lui. Il ne restait rien de lui. Devant une montée, la femme s'arrêta pour reprendre son souffle. Ils se regardèrent longuement, immobiles, silencieux, comprenant tout.
Elle passait ses journées à une dizaine de kilomètres du village, sur la rive escarpée d'un fleuve où, jusqu'à la nuit, une fourmilière humaine remuait autour du chantier d'un pont. Il n'y avait pratiquement que des femmes. Elles travaillaient sans déjeuner, pataugeant dans le mélange d'argile et de glace, couvrant la neige de leurs crachats de sang. Les premiers convois de guerre devaient coûte que coûte traverser le pont avant la fin de mars. C'était, leur disait-on, l'ordre de Staline lui-même.
Elle rapportait du pain, du poisson sec, mais surtout les «dons de la forêt», comme elle expliquait en souriant: des pignons, des jeunes pousses de sapins qu'elle mettait dans la bouillie de semoule.
