– L'art est comme la nature, lui dis-je: il est toujours beau. Il est comme Dieu, qui est toujours bon; mais il est des temps où il se contente d'exister à l'état d'abstraction, sauf à se manifester plus tard quand ses adeptes en seront dignes, son souffle ranimera alors les lyres longtemps muettes; mais pourra-t-il faire vibrer celles qui se seront brisées dans la tempête? L'art est aujourd'hui en travail de décomposition pour une éclosion nouvelle. Il est comme toutes les choses humaines, en temps de révolution, comme les plantes qui meurent en hiver pour renaître au printemps. Mais le mauvais temps fait périr beaucoup de germes. Qu'importent dans la nature quelques fleurs ou quelques fruits de moins? Qu'importent dans l'humanité quelques voix éteintes, quelques cœurs glacés par la douleur ou par la mort? Non, l'art ne saurait me consoler de ce que souffrent aujourd'hui sur la terre la justice et la vérité.


L'art vivra bien sans nous, superbe et immortel comme la poésie, comme la nature, il sourira toujours sur nos ruines.


Nous qui traversons ces jours néfastes, avant d'être artistes, tâchons d'être hommes; nous avons bien autre chose à déplorer que le silence des muses.


– Écoute le chant du labourage, me dit mon ami; celui-là, du moins, n'insulte à aucune douleur, et il y a peut-être plus de mille ans que le bon vin de nos campagnes sème et consacre, comme les sorcières de Faust, sous l'influence de cette cantilène simple et solennelle.


J'écoutai le récitatif du laboureur, entrecoupé de longs silences, j'admirai la variété infinie que le grave caprice de son improvisation imposait au vieux thème sacramentel.


C'était comme une rêverie de la nature elle-même, ou comme une mystérieuse formule par laquelle la terre proclamait chaque phase de l'union de sa force avec le travail de l'homme.



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