
– Oh! Jérôme, pourquoi reviens-tu?
Je me baisse pour l’embrasser; son visage est noyé de larmes…
Cet instant décida de ma vie; je ne puis encore aujourd’hui le remémorer sans angoisse. Sans doute je ne comprenais que bien imparfaitement la cause de la détresse d’Alissa, mais je sentais intensément que cette détresse était beaucoup trop forte pour cette petite âme palpitante, pour ce frêle corps tout secoué de sanglots.
Je restais debout près d’elle, qui restait agenouillée; je ne savais rien exprimer du transport nouveau de mon cœur; mais je pressais sa tête contre mon cœur et sur son front mes lèvres par où mon âme s’écoulait. Ivre d’amour, de pitié, d’un indistinct mélange d’enthousiasme, d’abnégation, de vertu, j’en appelais à Dieu de toutes mes forces et m’offrais, ne concevant plus d’autre but à ma vie que d’abriter cette enfant contre la peur, contre le mal, contre la vie. Je m’agenouille enfin plein de prière; je la réfugie contre moi; confusément je l’entends dire:
– Jérôme! ils ne t’ont pas vu, n’est-ce pas? Oh! va-t’en vite! Il ne faut pas qu’ils te voient.
Puis plus bas encore:
– Jérôme, ne raconte à personne… mon pauvre papa ne sait rien…
Je ne racontai donc rien à ma mère; mais les interminables chuchoteries que ma tante Plantier tenait avec elle, l’air mystérieux, affairé et peiné de ces deux femmes, le: «Mon enfant, va jouer plus loin!» avec lequel elles me repoussaient chaque fois que je m’approchais de leurs conciliabules, tout me montrait qu’elles n’ignoraient pas complètement le secret de la maison Bucolin.
Nous n’étions pas plus tôt rentrés à Paris qu’une dépêche rappelait ma mère au Havre: ma tante venait de s’enfuir.
– Avec quelqu’un? demandai-je à Miss Ashburton, auprès de qui ma mère me laissait.
