
Puis, sur un banc de la hêtraie où Juliette et Abel étaient venus nous rejoindre, nous occupâmes la fin du jour à relire le Triomphe du temps, de Swinburne, chacun de nous en lisant tour à tour une strophe. Le soir vint.
– Allons! dit Alissa en m’embrassant, au moment de notre départ, plaisantant à demi, mais pourtant avec cet air de sœur aînée que peut-être ma conduite inconsidérée l’invitait à prendre et qu’elle prenait volontiers. – Promets-moi maintenant de n’être plus si romanesque désormais…
– Eh bien! Es-tu fiancé? me demanda Abel dès que nous fûmes seuls de nouveau.
– Mon cher, il n’en est plus question, répondis-je, ajoutant aussitôt, d’un ton qui coupait court à toute nouvelle question: – Et cela vaut beaucoup mieux ainsi. Jamais je n’ai été plus heureux que ce soir.
– Moi non plus, s’écria-t-il; puis, brusquement, me sautant au cou: – Je m’en vais te dire quelque chose d’admirable, d’extraordinaire! Jérôme, je suis amoureux fou de Juliette! Déjà je m’en doutais un peu l’an dernier; mais j’ai vécu depuis, et je n’avais rien voulu te dire avant d’avoir revu tes cousines. À présent, c’en est fait; ma vie est prise.
J’aime, que dis-je aimer – j’idolâtre Juliette!
Depuis longtemps il me semblait bien que j’avais pour toi une espèce d’affection de beau-frère…
Puis, riant et jouant, il m’embrassait à tour de bras et se roulait comme un enfant sur les coussins du wagon qui nous ramenait à Paris. J’étais tout suffoqué par son aveu, et quelque peu gêné par l’appoint de littérature que je sentais s’y mêler; mais le moyen de résister à tant de véhémence et de joie?…
– Enfin quoi! t’es-tu déclaré? parvins-je à lui demander entre deux effusions.
– Mais non! mais non, s’écria-t-il; je ne veux pas brûler le plus charmant chapitre de l’histoire.
Le meilleur moment des amours
