
Ne crains pas toutefois que je tourne à l’ignorantine! J’ai beaucoup lu ces derniers temps, quelques jours de pluie aidant, j’ai comme replié mon adoration dans les livres… Achevé Malebranche et tout aussitôt pris les Lettres à Clarke, de Leibniz. Puis, pour me reposer, ai lu les Cenci, de Shelley – sans plaisir; lu La Sensitive aussi… Je vais peut-être t’indigner; je donnerais presque tout Shelley, tout Byron, pour les quatre odes de Keats que nous lisions ensemble l’été passé; de même que je donnerais tout Hugo pour quelques sonnets de Baudelaire. Le mot: grand poète, ne veut rien dire: c’est être un pur poète, qui importe… Ô mon frère! merci pour m’avoir fait connaître et comprendre et aimer tout ceci.
… Non, n’écourte pas ton voyage pour le plaisir de quelques jours de revoir. Sérieusement, il vaut mieux que nous ne nous revoyions pas encore. Crois-moi: quand tu serais près de moi, je ne pourrais penser à toi davantage. Je ne voudrais pas te peiner, mais j’en suis venue à ne plus souhaiter – maintenant – ta présence. Te l’avouerais-je? je saurais que tu viens ce soir… je fuirais.
Oh! ne me demande pas de t’expliquer ce… sentiment, je t’en prie. Je sais seulement que je pense à toi sans cesse (ce qui doit suffire à ton bonheur) et que je suis heureuse ainsi.
…
Peu de temps après cette dernière lettre, et dès mon retour d’Italie, je fus pris par le service militaire et envoyé à Nancy. Je n’y connaissais âme qui vive, mais je me réjouissais d’être seul, car il apparaissait ainsi plus clairement à mon orgueil d’amant et à Alissa que ses lettres étaient mon seul refuge, et son souvenir, comme eût dit Ronsard, «ma seule entéléchie».
