Quelques gouttes de sueur perlaient à son front et au-dessus de sa bouche. Lorsque ces dernières glissèrent aux commissures des lèvres, elle les aspira d'un coup.

Cette jeune fille aux yeux gris clair se nommait Julie et elle avait dix-neuf ans. Elle arpentait la forêt en compagnie de son père, Gaston, et de son chien Achille quand, soudain, elle stoppa net. Devant elle se dressait, comme un doigt, un énorme rocher de grès, surplombant un ravin.

Elle s'avança jusqu'à la pointe du rocher.

Il lui sembla distinguer, en contrebas, un chemin qui menait à une cuvette, hors des sentiers battus.

Elle mit ses mains en porte-voix:

– Hé, papa! Je crois que j'ai découvert un nouveau chemin. Suis-moi!

3. ENCHAINEMENT

Elle court droit devant elle. Elle dévale la pente. Elle slalome pour éviter les bourgeons du peuplier qui s'érigent en naseaux pourpres autour d'elle.

Applaudissements d'ailes. Des papillons déploient leurs voilures chamarrées et brassent l'air en se poursuivant.

Soudain, une jolie feuille surprend son regard. C'est le genre de feuille délicieuse, apte à vous faire oublier tout ce que vous décidez d'entreprendre. Elle suspend sa course, s'approche.

Admirable feuille. Il suffira de la découper en carré, de la triturer un peu, puis de la recouvrir de salive pour qu'elle fermente jusqu'à former une petite boule blanche pleine de mycéliums suavement aromatiques. Du tranchant de la mandibule, la vieille fourmi rousse sectionne la base de la tige et hisse la feuille au-dessus de sa tête, telle une vaste voile.

Seulement, l'insecte ignore tout des lois de la navigation à voile. À peine la feuille dressée, elle donne prise au vent. En dépit de tous ses petits muscles secs, la vieille fourmi rousse est trop légère pour lui faire contrepoids. Déséquilibrée, elle chavire. De toutes ses griffes, elle s'accroche à la branche mais la brise est trop forte. Emportée, la fourmi décolle.



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