
Le chauffagiste assis devant la bouche incandescente d'un poêle a accepté les cartons sans émotion. Il a ouvert le premier, émis un petit rire plutôt triste et s'est mis à jeter, une à une, les brochures dans le feu. «Ah, Nikita, ils ont été plus malins que toi, hein? commenta-t-il en regardant l'autodafé. Et maintenant, ceux qui n'ont pas été réhabilités peuvent toujours courir…» Puis, se souvenant de nous: «Allez, dépêchez-vous, jeunesse, on a déjà sonné…»
Sur le chemin du retour, Village m'a demandé de l'attendre et s'est glissé dans la broussaille qui recouvrait les berges. J'ai fait quelques pas Pour m'écarter de la puanteur de la benne. En haut d'une côte s'alignaient les fenêtres de l'orphelinat: éteintes dans les dortoirs, éclairées dans les salles de classe. On distinguait même les silhouettes des professeurs devant le tableau. Le seul avantage de la corvée des ordures, c'était ces quelques minutes de retard tolérées.
«Ceux qui n'ont pas été réhabilités…» Le mythe le plus partagé, le plus jalousement chéri par les élèves était précisément celui-là: le père-héros, injustement condamné, est enfin réhabilité, il revient, il entre dans la classe, interrompt le cours et provoque une extase muette chez l'enseignante et les camarades. Un bel officier dont la vareuse est blindée de médailles. Il y avait également des variantes avec des pères explorateurs polaires, des pères morts au combat, des capitaines de sous-marins. Pourtant le retour du réhabilité primait les autres légendes car il correspondait davantage à la vérité. L'établissement avait la spécificité d'abriter les enfants des hommes et des femmes qui s'étaient illustrés pendant la dernière guerre mais, par la suite, s'étaient rendus indignes de leurs exploits. Telle était en tout cas la version qu'on nous communiquait, tantôt avec assez de tact, il faut le reconnaître, tantôt avec la hargne d'un surveillant en colère: «Tel père, tel fils»…
