Ainsi ma chère mère voudrait venirinspecter mon nouvel appartement, mais refuse de l’avouer. HenriettePlissonnier n’appelait jamais la première. On lui devait respect et allégeance.Le soir où je lui ai tenu tête a été mon premier soir de liberté, mon premieracte d’indépendance. Et si tout avait commencé ce soir-là ? La statue deGrande Commandeuse avait été déboulonnée et Henriette Grobz avait chu, lesquatre fers en l’air. Cela avait été le début des malheurs d’Henriette.Aujourd’hui, elle vivait seule dans le grand appartement que lui avait laissé,généreusement, Marcel Grobz, son mari. Il avait fui vers une compagne plusclémente à qui il avait fait un petit : Marcel Grobz junior. Il faudraitque j’appelle Marcel, songea Joséphine, qui avait plus de tendresse pour sonbeau-père que pour sa génitrice.

Les branches des arbres se balançaient,mimant une chorégraphie menaçante. On aurait dit le ballet de la Mort : delongues branches noires comme des haillons de sorcières. Elle frissonna. Unpaquet de pluie glacée vint lui piquer les yeux, des petites aiguilles luihachèrent le visage. Elle ne voyait plus rien. Il n’y avait qu’un seulréverbère qui éclairait sur les trois qui bordaient l’allée. Un pinceau delumière blanche striée par la pluie montait vers le ciel. L’eau se dressait,débordait, retombait en brume fine. Elle jaillissait, tournoyait, se dérobait,se déchirait avant de réapparaître. Joséphine s’appliqua à suivre la traînéelumineuse jusqu’à ce qu’elle se perde dans le noir, repartit chercher une autregerbe tremblante, attentive à suivre sa trajectoire de pluie.

Elle ne vit pas une silhouette se faufilerderrière elle.

Elle n’entendit pas les pas précipités del’homme qui s’approchait.

Elle se sentit tirée en arrière, écraséepar un bras, bâillonnée par une main, pendant que de l’autre, un homme lafrappait à plusieurs reprises en plein cœur. Elle pensa aussitôt qu’on voulaitlui dérober son paquet. Son bras gauche réussit à maintenir le colis d’Antoine,



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