
Dans tous tes livres, tu es constamment tombé à bras raccourcis sur cette queue de siècle; mais dame, on se lasse à la longue de taper sur du mou qui s'affaisse et se relève; tu devais reprendre haleine et t'asseoir dans une autre époque, en attendant d'y découvrir un sujet à traiter qui te plût. Cela explique bien facilement ton désarroi spirituel pendant des mois et cette santé qui t'est subitement revenue lorsque tu t'es emballé sur Gilles de Rais.
Et c'était vrai, Des Hermies avait vu juste. Le jour où Durtal s'était plongé dans l'effrayante et délicieuse fin du Moyen Age, il s'était senti renaître. Il commença de vivre dans le pacifiant mépris des alentours, s'organisa une existence loin du brouhaha des lettres, se cloîtra mentalement, pour tout dire, dans le château de Tiffauges auprès de Barbe-bleue et il vécut en parfait accord, presque en coquetterie, avec ce monstre.
L'histoire supplanta chez lui le roman dont l'affabulation, ficelée dans des chapitres, empaquetée à la grosse, forcément banale et convenue, le blessait. Et cependant, l'histoire ne semblait être qu'un pis aller, car il ne croyait pas à la réalité de cette science; les événements, se disait-il, ne sont pour un homme de talent qu'un tremplin d'idées et de style, puisque tous se mitigent ou s'aggravent, suivant les besoins d'une cause ou selon le tempérament de l'écrivain qui les manie.
Quant aux documents qui les étayent, c'est pis encore! Car aucun d'eux n'est irréductible et tous sont révisables. S'ils ne sont pas apocryphes, d'autres, non moins certains, se déterrent plus tard qui les controuvent, en attendant qu'eux-mêmes soient démonétisés par l'exhumation d'archives non moins sûres.
A l'heure actuelle, dans le raclage têtu des vieux cartons, l'histoire ne sert plus qu'à étancher les soifs littéraires des hobereaux qui préparent ces rillettes de tiroirs auxquelles l'Institut décerne, en salivant, ses médailles d'honneur et ses grands prix.
