
Ils étaient non moins que Michelet de valeureux faussaires, mais ils n'avaient ni son empan, ni ses visions; c'étaient les petits merciers de l'histoire, des camelots, des notulateurs qui pointillaient sans donner un ensemble, comme font maintenant les peintres qui punaisent les tons, comme les décadents qui cuisinent des hachis de mots! Et c'est bien autre chose encore lorsqu'il s'agit des biographes, se disait Durtal. Ceux-là, ce sont les épileuses. Des gens ont écrit des livres pour démontrer que Théodora était chaste et que Jan Steen ne buvait point. Un autre a épucé Villon, s'est efforcé de démontrer que la grosse Margot de la ballade n'était pas une femme mais bien l'enseigne d'un cabaret; pour un peu, il représentait le poète ainsi qu'un homme bégueule et continent, judicieux et probe. On eût dit qu'en écrivant leurs monographies, ces historiens appréhendaient de se déshonorer en touchant à des écrivains ou à des peintres dont la vie avait été cahotée par des bourrasques. Ils eussent sans doute désiré qu'ils fussent des bourgeois comme eux; le tout équipé d'ailleurs à l'aide de ces fameuses pièces que l'on épluche, que l'on détorque, que l'on trie.
Cette école de la réhabilitation, toute-puissante aujourd'hui, exaspérait Durtal; aussi était-il bien certain de ne pas sombrer avec son livre sur Gilles De Rais dans la monomanie de ces affamés de la bienséance, de ces enragés de l'honnêteté.
