
Comment peux-tu te flatter de ne pas te tromper toi-même dans toutes ces lignes que tu viens de croiser sur un chiffon de papier? Il n’y a qu’en essayant les pièces les unes avec les autres, et en retouchant à mesure, qu’on peut être bien sûr de ce qu’on fait. Si tu commets une faute en travaillant, ce n’est qu’une journée et un peu de bois perdus; tu corriges, personne ne s’en aperçoit, et tout est dit. Au lieu que si tu fais là un trait de plume à faux, voilà tous les beaux savants auxquels tu veux t’en rapporter qui vont crier que tu es un ignorant, un maladroit; et tu seras perdu de réputation avant d’avoir rien fait. Voilà tantôt quarante-cinq ans que j’exerce mon métier avec honneur et profit; une faute sur le papier eût pu me faire échouer au début de ma carrière. Aussi me suis-je bien gardé de me mettre en concurrence avec ceux qui prétendaient en savoir plus long que moi. J’ai fait mon petit chemin, avec mon petit proverbe: «À l’œuvre on connaît l’artisan.» Prends garde à toi, mon enfant! méfie-toi de ton amour-propre.
– Mon amour-propre n’est pas ici en jeu, soyez-en sur, mon bon père, répondit Pierre; je ne veux humilier personne ni chercher à me faire valoir; mais il y a au-dessus de nous tous quelque chose qui est infaillible, et qu’aucune vanité, aucune jalousie ne peut plier à son profit: c’est la vérité démontrée par le calcul et l’expérience. Quiconque a entrevu clairement cette vérité une bonne fois ne peut jamais s’égarer dans de fausses applications. Avec le secours du dessin, vous eussiez pu savoir à vingt ans ce que vous saviez peut-être à peine à quarante, et vous eussiez pu exercer votre grande intelligence sur de nouveaux sujets.