
– Oui, la femme; mais ma mère n’est point la femme, c’est une femme.
– Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre parfaitement toutes les subtilités de votre langue?
– Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu’une fois qu’elle les a accordés, c’est pour toujours.
– Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu’elle me fait l’honneur de m’accorder un sentiment autre que la plus parfaite indifférence?
– Écoutez! je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf, il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien supérieur.
– Oh!
– Oui, car ma mère s’est laissée prendre, je ne dirai pas à la curiosité, mais à l’intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls, nous ne causons que de vous.
– Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred?
– Au contraire, elle me dit: «Morcerf, je crois le comte une noble nature; tâche de te faire aimer de lui.»
Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.
«Ah! vraiment? dit-il.
– De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu’au lieu de s’opposer à mon voyage, elle l’approuvera de tout son cœur, puisqu’il rentre dans les recommandations qu’elle me fait chaque jour.
– Allez donc, dit Monte-Cristo; à ce soir. Soyez ici à cinq heures; nous arriverons là-bas à minuit ou une heure.
– Comment! au Tréport?…
– Au Tréport ou dans les environs.
– Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues?
– C’est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.
– Décidément vous êtes l’homme des prodiges, et vous arriverez non seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n’est pas bien difficile en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe.
