
- Je suis le seul médecin de Dongo, lâcha-t-il d'une voix calme, si faible que je devais deviner les mots. Il se leva et ajouta : Vous êtes malade, monsieur. Il ne faut plus sortir de l'hôtel. La pluie est glacée. Tout est imprégné d'humidité. Ce climat ne pardonne pas, monsieur.
J'ai fait un pas vers lui. Il a reculé, tenant sa sacoche à deux mains contre sa poitrine.
«Qui pardonne jamais? » ai je pensé.
J'étais couvert d'une sueur froide; je claquais des dents.
Il l'avait touchée. Il l'avait vue. Ces plaies, ces piqûres sur les bras et les cuisses, les avait-il examinées? Il avait accordé le permis d'inhumer. Mais elle n'était pas morte noyée, n'est-ce pas?
Il était resté au fond du hangar, le visage dissimulé, mais, à présent, je l'avais reconnu. Avait-il honte, peur de me faire face?
- Vous délirez, dit-il en reposant sa sacoche.
Il est venu vers moi, m'a dévisagé et, me prenant aux épaules, m'a guidé vers le lit.
Je n'ai pas résisté, épuisé comme après un effort démesuré.
Debout près du lit, ses longs doigts joints aux phalanges énormes, m'a-t-il semblé, il m'a dit que mourir, c'était échapper à l'enfer, à cette guerre aveugle où nous sommes tous plongés. Il pensait ainsi parce qu'il côtoyait les mourants, les malades. Il ne s'agissait pas pour lui de me consoler de la disparition de quelqu'un de proche, de si jeune, oui, il le savait. Ma fille. Il partageait. Il priait pour moi. Mais certaines vies sont un calvaire, une chute sans fin que seule la mort peut venir interrompre. Peut-être la mort est-elle un retour à la douceur, au calme d'avant la naissance, une résurrection puisqu'elle efface toute douleur, qu'elle est mise en sommeil, peut-être même en attente. On ne veut plus rien, plus rien ne vous manque. On est au bout. On a fait tout le chemin.
