
Moi?
J'essayais de retenir ce moi qui voulait fuir, glisser comme un corps jeté dans le lac. Et, une fois la vase retombée, quand les herbes et les algues oscillent à nouveau, enlaçant ce corps, viennent alors les longs poissons noirs.
- Ça ne va pas, Jean-Luc? s'enquit Joëlle.
Ils sont tous au courant, reprit-elle. Bien sûr, Arnaud a averti Torane, qui a proposé d'annuler, mais c'était trop important pour le journal. Au demeurant, Torane y tenait aussi; autrement, la rencontre eût été remise de plusieurs semaines. Il aurait donné son entretien ailleurs... De toute façon, la vie continue, Jean-Luc !
Des petites plaies sur tout le corps, avait dit l'homme. Des morsures, des piqûres. Et ces femmes qui avaient disparu dans le lac en 1945, dont on n'avait jamais retrouvé la trace, hormis ces manteaux de fourrure que le courant avait rejetés sur les berges.
Le lac était ce grand lieu d'échange, de transmutation de la vie en mort, de la mort en vie.
Dans le hall de l'hôtel se tenaient le lieutenant de carabiniers, Mme Antonini et le docteur Ferrucci. Ils nous entourèrent.
- Courage, dit Mme Antonini. Le beau temps reviendra, ici et dans votre vie. Elle allait prier.
- Bonne route. Les chaussées sont encore glissantes, mais tout est dégagé, précisa l'officier en s'inclinant.
Ferrucci me tendit la main. Je devais voir un médecin dès mon arrivée. Un coup comme celui que j'avais reçu pouvait tout dérégler. « Vous comprenez : nous sommes si fragiles, nous n'aimons pas les chocs. » Il me prit l'épaule et chuchota : « Je n'ai rien à vous dire, je vous assure. C'était le bout du chemin. Personne ne pouvait plus rien. Ni moi ni vous : personne. Pour elle, il n'y avait que cette issue. La part de Dieu, je vous l'ai dit. »
5.
QUELQUES heures durant, j'ai cru que j'avais laissé dans le cimetière de Dongo, avec le corps d'Ariane, son souvenir.
