– Ça ne fait pas mal.

Au bout d'un certain temps, nous ne sentons effectivement plus rien. C'est quelqu'un d'autre qui a mal, c'est quelqu'un d'autre qui se brûle, qui se coupe, qui souffre.

Nous ne pleurons plus.

Quand Grand-Mère est fâchée et qu'elle crie, nous lui disons:

– Cessez de crier, Grand-Mère, frappez plutôt. Quand elle nous frappe, nous lui disons:

– Encore, Grand-Mère! Regardez, nous tendons l'autre joue, comme c'est écrit dans la Bible. Frappez aussi l'autre joue, Grand-Mère.

Elle répond:

– Que le diable vous emporte avec votre Bible et avec vos joues!


L'ordonnance


Nous sommes couchés sur le banc d'angle de la cuisine. Nos têtes se touchent. Nous ne dormons pas encore, mais nos yeuxsont fermés. Quelqu'un pousse la porte. Nous ouvrons les yeux. La lumière d'une lampe de poche nous aveugle. Nous demandons:

– Qui est là?

Une voix d'homme répond:

– Pas peur. Vous pas peur. Deux vous êtes ou moi trop boire?

Il rit, il allume la lampe à pétrole sur la table et éteint sa lampe de poche. Nous le voyons bien maintenant. C'est un militaire étranger, sans grade. Il dit:

– Moi être ordonnance du capitaine. Vous faire quoi, là?

Nous disons:

– Nous habitons ici. Chez notre Grand-Mère.

– Vous petits-fils de Sorcière? Moi jamais vu encore vous. Vous être ici depuis quand?

– Depuis deux semaines.

– Ah! Moi être parti permission chez moi, dans mon village. Bien rigolé.

Nous demandons:

– Comment se fait-il que vous parliez notre langue?

Il dit:

– Ma mère naître ici, dans votre pays. Venir travailler chez nous, serveuse dans bistrot. Connaître mon père, se marier avec. Quand moi être petit, ma mère me parler votre langue. Votre pays et mon pays, être pays amis. Combattre l'ennemi ensemble. Vous deux venir de où?



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