
Les gens disent que notre voisine est folle, qu'elle a perdu l'esprit quand l'homme qui lui a fait l'enfant l'a abandonnée.
Grand-Mère dit que la voisine est simplement paresseuse et qu'elle préfère vivre pauvrement plutôt que de se mettre au travail.
La fille de la voisine n'est pas plus grande que nous mais elle est un peu plus âgée. Pendant la journée, elle mendie en ville, devant les bistrots, au coin des rues. Au marché, elle ramasse les légumes et les fruits pourris que les gens jettent et elle les apporte à la maison. Elle vole aussi tout ce qu'elle peut voler. Nous avons dû la chasser plusieurs fois de notre jardin où elle essayait de prendre des fruits et des œufs.
Une fois, nous la surprenons buvant du lait en suçant le pis de l'une de nos chèvres.
Quand elle nous voit, elle se lève, s'essuie la bouche du dos de la main, elle recule, elle dit:
– Ne me faites pas de mal!
Elle ajoute:
– Jecours très vite. Vous ne me rattraperez pas.
Nous la regardons. C'est la première fois que nous la voyons de près. Elle a un bec-de-lièvre, elle louche, elle a de la morve au nez et dans les coins de ses yeux rouges, des saletés jaunes. Ses jambes et ses bras sont couverts de pustules.
Elle dit:
– On m'appelle Bec-de-Lièvre. J’aime le lait.
Elle sourit. Elle a des dents noires.
– J'aime le lait, mais ce que j'aime surtout, c'est sucer le pis. Gest bon. C'est dur et tendre à la fois.
Nous ne répondons pas. Elle s'approche.
– J'aime aussi sucer autre chose.
Elle avance la main, nous reculons. Elle dit:
– Vous ne voulez pas? Vous ne voulez pas jouer avec moi? J'aimerais tellement. Vous êtes si beaux.
