
— Bien deviné, dit la jeune femme. Nous commençons à l’arranger. Nous sommes encore un peu indécis. Pensez-vous que vous pourriez nous donner quelques conseils ?
— Je pourrais m’arranger pour aller jusque chez vous, oui, dit Childan. J’apporterais différents objets dans des caisses ; en présence du contexte, je pourrais vous faire des suggestions, à votre guise. C’est notre spécialité. (Il baissa les yeux pour ne pas laisser apparaître la lueur d’espoir qu’on pourrait y lire. Il y avait peut-être des milliers de dollars en jeu.) Je suis en ce moment sur une table de la Nouvelle-Angleterre, en érable, entièrement assemblée par des chevilles, pas un seul clou. Immense beauté, grande valeur. Et un miroir datant de 1812, de la guerre d’Indépendance. Et également de l’art indigène : une série de tapis en poil de chèvre teint avec des couleurs végétales.
— Pour ma part, dit l’homme, je préfère l’art des villes.
— Bon, s’empressa de répondre Childan. En ce cas, j’ai une peinture murale de l’époque de la Western Post Agency. Un original, sur bois, en quatre volets, représentant Horace Greeley. Un objet de collection d’une valeur inestimable.
— Ah ! dit l’homme, dont les yeux sombres se mirent à briller.
— Et un petit placard Victoria 1920 transformé en cabinet à liqueurs.
— Ah !
— Et aussi, monsieur, écoutez-moi bien : un portrait signé et encadré de Jean Harlow.
L’homme le regarda en roulant de gros yeux.
— Prenons-nous rendez-vous ? dit Childan, qui crut devoir saisir l’instant psychologique. (De la poche intérieure de son veston il sortit son carnet et son stylo.) Je vais noter vos nom et adresse, monsieur et madame.
Ensuite, comme le couple quittait son magasin, Childan resta un moment, les mains dans le dos, à regarder la rue. Bravo. Si les affaires étaient aussi bonnes tous les jours… Mais il y avait plus en jeu que les affaires : la réussite de son magasin.
