
Après une réflexion, Kerans se dit qu’il avait été prudent de rester à l’hôtel – les tempêtes étaient de plus en plus fréquentes à mesure que la température s’élevait. Mais son vrai motif, et il le savait, c’est qu’il considérait qu’il ne restait maintenant plus grand-chose à faire. La cartographie biologique n’était plus qu’un jeu sans rime ni raison : la flore nouvelle suivait exactement dans les grandes lignes les prévisions faites il y avait vingt ans et il était sûr que personne au Camp Byrd dans les Greenland du Nord ne se donnait plus la peine de classer ses rapports ; il restait le seul à les lire.
En réalité, l’assistant de Kerans à la station d’essais, le vieux docteur Bodkin, s’était amusé à préparer une prétendue description faite par un témoin oculaire, un des sergents du colonel Riggs, selon laquelle celui-ci aurait vu un grand lézard ailé, à l’arête dorsale gigantesque, rôder dans une des lagunes, semblable en tout point à un pélycosaure, reptile pennsylvanien des premiers âges. Si le rapport – qui proclamait un retour important à l’ère des grands reptiles – avait été pris à la lettre, une armée d’écologistes leur serait immédiatement tombé sur le dos, escortée d’une unité munie d’un armement tactique atomique, avec ordre de filer vers le sud à une vitesse régulière de vingt nœuds à l’heure ! Mais en dehors des signaux de reconnaissance habituels, il n’avait été question de rien de tout cela. Les spécialistes du Camp Byrd étaient sans doute trop fatigués, même pour faire une bonne blague.
À la fin du mois, le colonel Riggs et sa petite unité de maintien auraient terminé leur étude de la ville – s’agissait-il de Berlin, de Paris ou de Londres ? se demanda Kerans – et feraient cap vers le nord, remorquant derrière eux la station d’essais. Kerans pouvait difficilement s’imaginer qu’il allait un jour quitter cet appartement en terrasse où il avait vécu pendant les six derniers mois.
