
– Non, certainement pas! répondis-je avec brusquerie. Je ne suis pas encore remis de la campagne d’Afghanistan. Je ne peux pas me permettre de dilapider mes forces.»
Ma véhémence le fit sourire.
«Peut-être avez-vous raison, Watson, dit-il. Peut-être cette drogue a-t-elle une influence néfaste sur mon corps. Mais je la trouve si stimulante pour la clarification de mon esprit, que les effets secondaires me paraissent d’une importance négligeable.
– Mais considérez la chose dans son ensemble! m’écriai-je avec chaleur. Votre cerveau peut, en effet, connaître une acuité extraordinaire; mais à quel prix! C’est un processus pathologique et morbide qui provoque un renouvellement accéléré des tissus, qui peut donc entraîner un affaiblissement permanent. Vous connaissez aussi la noire dépression qui s’ensuit: le jeu en vaut-il la chandelle? Pourquoi risquer de perdre pour un simple plaisir passager les grands dons qui sont en vous. Souvenez-vous que ce n’est pas seulement l’ami qui parle en ce moment, mais le médecin en partie responsable de votre santé.»
Il ne parut pas offensé. Au contraire, il rassembla les extrémités de ses dix doigts et posa ses coudes sur les bras de son fauteuil comme quelqu’un s’apprêtant à savourer une conversation.
«Mon esprit refuse la stagnation, répondit-il; donnez-moi des problèmes, du travail! Donnez-moi le cryptogramme le plus abstrait ou l’analyse la plus complexe, et me voilà dans l’atmosphère qui me convient. Alors je puis me passer de stimulants artificiels. Mais je déteste trop la morne routine et l’existence! Il me faut une exaltation mentale: c’est d’ailleurs pourquoi j’ai choisi cette singulière profession; ou plutôt, pourquoi je l’ai créée, puisque je suis le seul au monde de mon espèce.
– Le seul détective privé? dis-je, levant les sourcils.
– Le seul détective privé que l’on vienne consulter, précisa-t-il. En ce qui concerne la détection, la recherche, c’est moi la suprême Cour d’appel.
