Ce fut, pour elle, ce moment d'angoisse où soudain l'adulte se trahit, laisse apparaître sa faiblesse, se sent un roi nu dans les yeux attentifs de l'enfant. Il fait alors penser à un funambule venant de faire un faux pas et qui, durant quelques secondes de déséquilibre, n'est retenu que par le regard du spectateur lui-même gêné par ce pouvoir inattendu…

Elle referma le «sac du Pont-Neuf», le porta dans sa chambre, puis nous appela à table. Après un silence, elle se mit à parler d'une voix égale et calme, en français, tout en nous versant du thé, d'un geste habituel:

– Parmi les pierres que vous avez jetées, il y en avait une que j'aimerais bien pouvoir retrouver…

Et toujours sur ce ton neutre, toujours en français, bien que, pendant les repas (à cause des amis ou des voisins qui venaient souvent à l'improviste), nous parlions la plupart du temps en russe, elle nous raconta le défilé de la Grande Armée et l'histoire du petit caillou brun nommé «Verdun». Nous saisissions à peine le sens de son récit – c'est le ton qui nous subjugua. Notre grand-mère nous parlait comme à des adultes! Nous voyions seulement un bel officier moustachu se détacher de la colonne du défilé victorieux, venir vers une jeune femme serrée au milieu d'une foule enthousiaste et lui offrir un petit fragment de métal brun…

Après le dîner, armé d'une torche électrique, j'eus beau passer au peigne fin le parterre de dahlias devant notre immeuble, le «Verdun» n'y était pas. Je le retrouverais le lendemain matin, sur le trottoir – un petit caillou ferreux entouré de quelques mégots, verres de bouteille, tramées de sable. Sous mon regard, il sembla s'arracher à ce voisinage banal, telle une météorite venant d'une galaxie inconnue et qui avait failli se confondre avec le gravier d'une allée…


Ainsi, nous devinâmes les larmes cachées de notre grand-mère et pressentîmes l'existence dans son cœur de ce lointain amoureux français qui avait précédé notre grand-père Fiodor.



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